Colloque "Regards croisés sur la relation écoles-entreprises"

La Fondation a organisé un colloque le 4 février dernier, dans le cadre de son comité stratégique annuel. Les orateurs sont restés dans le concret, montrant que la relation école-entreprise est un facteur de progrès pour l’avenir de l’école: les «enjeux et les principales réalisations» (L. Willame et O. Remels); l’«entreprise-citoyenne» (F. Aerts-Bancken, Chef de cabinet de la Ministre de l’éducation) ; «exemples de bonnes pratiques» (panel des acteurs); les «défis de notre enseignement obligatoire» (E. Denoël, Mc Kinsey) et «écoles-entreprises: un héritage historique ancré dans les mentalités» (Prof. M. Romainville, Université de Namur).

La Fondation pour l’enseignement: un acteur reconnu, Luc Willame et Olivier Remels (Fondation pour l’Enseignement)

L’entreprise-citoyenne,  Fabrice Aerts-Bancken (Chef de cabinet de la ministre de l’Education de la Fédération Wallonie-Bruxelles, J. Milquet)

Un panel d’acteurs relatant des expériences récentes et concrètes, Anne Hicter (Fonctionnaire dirigeante IFC), Roger Hennericy (Président IB E-F-E Luxembourg), Manu Dony (Préfet de l’athénée Royal d’Ans), Benoît Fontaine (conseiller Programmes - Fondation Roi Baudouin),  Didier Libert (Directeur du collège Saint-Guibert de Gembloux)

Pacte d’Excellence: de nombreuses pistes d’amélioration, Etienne Denoël (Directeur Mc Kinsey)

Les relations école-entreprise et école-société:  un héritage historique ancré dans les mentalités (Prof. M. Romainville, Université de Namur)


La Fondation pour l’enseignement: un acteur reconnu

Après un discours d’introduction par le Chef de Cabinet de la Ministre de l’Education, Monsieur Aerts-Bancken (voir ci-après), la première demi-heure du colloque a été consacrée aux discours de bienvenue et bilantaires de la Fondation pour l’enseignement. L’accent a été mis sur le concret: les projets passés, en cours et à venir, autant de jalons qui ont fait et feront encore le quotidien du travail des acteurs francophones de la relation école-entreprise dans les années à venir, pour “faire bouger les lignes”.

Luc Willame, président de la Fondation pour l’enseignement, a directement fait le lien entre les missions citoyennes de l’école et de l’entreprise avec le rôle profondément intégrateur de l’école dans notre société.

« Les récents événements dramatiques auxquels nous avons été confrontés nous rappellent à quel point notre action commune doit contribuer à prévenir l’exclusion, dès le plus jeune âge à l’école, et plus tard tout au long des parcours d’éducation et de formation. L’école et l’entreprise contribuent à ce que chacun se développe en tant que citoyen responsable et autonome, et trouve sa place dans notre communauté, en y jouant un rôle actif… Amener donc, quand cela est pertinent, plus d’entreprise à l’école et plus d’école à l’entreprise en jetant des ponts ne peut que renforcer des objectifs communs. »

Olivier Remels, secrétaire général, a ensuite pris possession du pupitre pour faire le point sur les chantiers ouverts par la Fondation en deux ans et demi d’existence.

Entr’apprendre

ll a commencé par remercier tous les partenaires qui ont contribué au succès des stages Entr’apprendre (voir article ci-joint), dont la phase-pilote s’est déroulée en 2015. Cette expérience s’inscrit dans le premier axe de travail de la Fondation: valoriser l’élève dans l’enseignement qualifiant. Elle a permis en 2015 à 55 professeurs et formateurs de 17 écoles des options qualifiantes de vivre pendant quelques jours la réalité quotidienne de 8 grandes entreprises.

Il a insisté sur les objectifs d’Entr’apprendre: d’une part confronter les enseignants aux exigences des entreprises en matière de savoirs, de savoir-faire et de savoir-être et d’autre part, inciter les stagiaires à propager leur vécu vers leurs élèves et leurs collègues. Le succès de la phase-pilote a débouché sur une réédition du projet en 2016, où pas moins de 16 entreprises accueilleront pour quelques jours des enseignants venant cette fois de quelque 27 écoles…

« Pour cette deuxième année, nous faisons plus que doubler le nombre d’entreprises d’accueil - et donc le nombre de places de stage potentielles -, a expliqué Olivier Remels. Cela en élargissant aussi les secteurs et les métiers visés. Près de 50 stagiaires (à l’heure de boucler cette édition sont déjà inscrits). D’ores et déjà un grand merci aux entreprises qui soutiennent ce projet en s’ouvrant à l’école, pour cette année et pour les années à venir, et à tous les partenaires de l’enseignement qui oeuvrent au partage des savoir, des savoir-faire et des savoir-être, au plus grand benefice des élèves. »

Aider à s’informer sur les métiers

Dans le cadre du deuxième axe de travail de la Fondation - aider à l’information positive sur les métiers tout en encourageant l’esprit d’entreprendre -, Olivier Remels a attiré l’attention sur un projet-pilote en développement destiné à mieux utiliser le cadre des bassins de vie enseignement-formation-emploi pour favoriser une bonne information sur les métiers. Ce projet concerne surtout par nature les enseignants et les centres psycho-médico-sociaux, mais aussi tous les porteurs de projets visant cet objectif. Il visera à mieux armer les pédagogues et les conseillers dans leurs missions d’information sur les métiers et si possible d’accompagnement des élèves.

« Dans ce paysage où interagissent de nombreux acteurs, la Fondation souhaite à la fois éviter de faire ici ce qui a déjà été fait ailleurs et faciliter un usage optimal des dispositifs existants, a insisté Olivier Remels. Dans cette optique, nous sommes convaincus de la “valeur ajoutée relationnelle”, et donc d’une médiation active, au niveau de chaque bassin de vie, entre élèves, familles, anciens d’écoles, professionnels de l’orientation et acteurs socio-économiques. Le postulat est ici que la qualité apportée au suivi des interactions suscite la motivation et l’implication des acteurs, dont celle des entreprises amenées à accueillir les stagiaires. Pour cela encore faut-il que les relais soient informés et formés à ces questions… »

Le secrétaire général a ensuite évoqué d’autres projets mené avec d’autres partenaires poursuivant les mêmes buts que la Fondation, pour stimuler, encourager et encadrer les interactions entre élèves et entreprises.

Encourager les échanges de compétences écoles-entreprises

Le troisième axe de travail de la Fondation pour l’enseignement consiste à supporter les pouvoirs organisateurs et les directions d’écoles qui le souhaitent en suscitant davantage d’échanges avec les entreprises. Cela peut s’envisager par exemple dans le cadre d’un appui à différents aspects relatifs à la gestion. Le secrétaire général a mentionné la poursuite de plusieurs projets-pilotes lancés en 2014, consistant à mutualiser des bonnes pratiques tirées d’expériences vécues, par exemple en matière d’interaction avec les acteurs locaux ou de rédaction de clauses techniques de cahiers des charges en vue d’achat de matériel. D’autre pistes sont d’ores et déjà envisagées pour l’avenir.

Recommandations

Les membres de la Fondation se sont livrés également à un important travail de réflexion sur l’avenir de l’enseignement qualifiant en Belgique francophone et l’amélioration de son adéquation avec les réalités du marché de l’emploi. En juin 2015, ce travail a donné lieu à la publication de recommandations concrètes. Des recommandations qui ne sont pas passées inaperçues.

« C’est dans le prolongement de ces recommandations, qu’il m’a été demandé d’assurer la présidence du groupe de travailRéforme et revalorisation de l’enseignement qualifiant et de l’alternance’ du Pacte pour un enseignement d’excellence, a ajouté Olivier Remels. Ce travail en réalité très intensif a débuté en octobre 2015 et se poursuit, rassemblant chaque semaine les experts de l’enseignement, des institutions, mais aussi de la formation professionnelle, des centres de compétences, des agences de mise à l’emploi, des secteurs, des fonds de formation, des bassins de vie…” , ce travail a déjà conduit à des recommandations assez détaillées qui feront l’objet d’une évaluation par les acteurs de l’enseignement (entretemps, le rapport intermédiaire du groupe de travail a en effet été remis aux autorités pilotant le Pacte pour un Enseignement d’Excellence). Pour feed-back récetn surn les travaux du pacte, cliquez ici

Entreprise-citoyenne

Cette participation essentielle aux travaux du Pacte a également été soulignée par Fabrice Aerts-Bancken, chef de cabinet de Joëlle Milquet, et représentant de la ministre de l’Education de la Fédération Wallonie-Bruxelles. En évoquant les nécessaires interactions entre l’école et l’entreprise, le chef de cabinet a également énuméré l’engagement citoyen attendu des entreprises en faveur de l’enseignement qualifiant.

« Pour moi, l’entreprise se fait citoyenne quand elle apporte une contribution à la formation des jeunes en les accueillant en stage et en leur permettant de travailler sur ses équipements, quand elle participe à la définition des thématiques prioritaires qui vont orienter le développement de loffre de formation et denseignement dans un bassin enseignement-formation-emploi et quand elle coopère à la mise au point de profils métiers et de formation au Service francophone des métiers et des qualifications. »

Il a ensuite présenté les initiatives en matière d’interaction école-entreprises prises et encouragées par les cabinets qui se sont succédés au cours des dernières années. Il a, entre-autres, mentionné le cadastre des places de stage, les guides sectoriels, les fiches « Mon école mon métier », la rédaction des profils métiers et formations, etc. Il en a profité pour attirer l’attention sur les stages Entr’apprendre, félicitant la Fondation pour l’enseignement de cette initiative.

Il s’est d’ailleurs également réjoui de l’action entreprise par la Fondation depuis juin 2013, particulièrement adéquate en cette période de remise en question de certains fondements de l’enseignement belge francophone:  « La Fondation remplit un rôle qui n’était pas rempli jusqu’ici, a-t-il déclaré. Par ses actions concrètes, elle associe le monde de l’entreprise et le monde de l’enseignement en les traitant sur un pied d’égalité. Elle fait donc plus que l’addition des ressources et des compétences, elle fait de la multiplication là où, dans un passé qui s’efface progressivement, il y avait plutôt de la division. »

Un rôle qui sera largement sollicité dans les mois qui viennent…

Un panel d’acteurs relatant des expériences récentes et concrètes

Après les discours, le colloque de la Fondation sur l’enseignement a donné la parole à plusieurs acteurs du rapprochement école-entreprise, qui ont présenté des expériences concrètes et récentes de collaboration entre ces deux mondes. Ce panel était animé par Françoise Baré, journaliste de la RTBF.

Entr’apprendre: une rencontre entre les entreprises et les profs de cours techniques

Anne Hicter est directrice de l’Institut de la formation en cours de carrière (IFC), qui coordonne les actions de formation continue inter-réseaux de l’enseignement francophone. Elle a parlé des stages Entr'apprendre, co-organisés avec la Fondation pour l’enseignement et les instituts de formation continue des réseaux. Elle a insisté sur l’objectif de ces stages, destinés à susciter une rencontre entre les entreprises et les professeurs de cours techniques. S’appuyant sur les bilans organisés au cours de journées de restitution, elle a souligné le succès de la démarche, qui consistait à confronter les enseignants avec les exigences de l’entreprise, non seulement en matière de compétence professionnelle, mais également d’attitude et de comportement sur le lieu de travail (respect des horaires et des règles de sécurité, collaborations avec les collègues…). Elle a cependant reconnu avoir encore peu d’informations quant à la manière dont les stagiaires ont partagé cette expérience avec leurs collègues et leurs élèves. Elle a fait part de l’enthousiasme soulevé par ces stages, tant du côté des profs que des entreprises, et s’est réjouie de la poursuite de cette expérience en 2016.

IB-EFE Luxembourg: le problème de la mobilité

Roger Hennericy est président de l’Instance Bassin de vie enseignement-formation-emploi du Luxembourg (IB-EFE Luxembourg). Il a abondamment parlé du travail de ces instances visant à faire collaborer les forces vives de l’enseignement et de l’emploi dans un territoire cohérent du point de vue socioéconomique. Rappelons que 10 IB-EFE se répartissent la Belgique francophone. Leur mission est de développer une stratégie de formation et d’enseignement en cohérence avec les caractéristiques de leur territoire et les besoins des entreprises qui y sont implantées. Le président luxembourgeois a commencé par décrire l’ampleur de la tâche, dans une province un peu particulière de par sa situation excentrée, sa faible densité de population et sa proximité avec les bassins économiques lorrains et luxembourgeois. Le problème le plus important y est celui de la mobilité, à tel point que le choix des élèves en matière d’options qualifiantes se fait souvent davantage en fonction de la proximité de l’école qu’en fonction des vocations. Le problème se pose également au niveau des déplacements pour se rendre à un entretien d’embauche ou, même, au travail. L’IB-EFE travaille à des solutions, mais regrette la faiblesse de ses moyens.

“Entreprise d’entraînement pédagogique”: l’école joue à l’entreprise

Manuel Dony est préfet de l’athénée royal d’Ans, où il a mis en place un projet d’Entreprise d’entraînement pédagogique (EEP). Nous avons déjà décrit par ailleurs le fonctionnement de ces entreprises fictives intégrées dans les écoles, grâce auxquelles les élèves des options de qualification économiques peuvent se familiariser avec les différentes tâches quotidiennes d’une entreprise. Selon Manuel Dony, le premier avantage de ce projet concerne précisément ces options, qui bénéficient d’une visibilité accrue au sein de l’école, valorisant des élèves qui auparavant restaient dans l’ombre des options-phares, comme la mécanique ou la menuiserie. Résultat: un absentéisme réduit de 15% et de bien meilleures performances lors des stages, dont certains ont déjà donné lieu à des engagements. Pour l’avenir, le préfet espère que des entreprises s’impliqueront dans ce genre de projets virtuels et apporteront leur expérience pour les rendre plus proche de la réalité. « J’adore quand l’école joue à l’entreprise, a-t-il déclaré. Mais j’adorerai encore plus quand l’école et l’entreprise joueront ensemble.» Monsieur Dony a aussi à cette occasion relaté son expérience très positive d’immersion des élèves en entreprise, une formule alternative aux stages classiques et à l’alternance, très adaptée à l’apprentissage de certains métiers techniques, où certaines unités d’acquis d’apprentissage sont vues dans l’entreprise…

Collège Saint-Guibert/EPM: fluidifier le travail des éducateurs

Didier Libert est directeur du collège Saint-Guibert de Gembloux. En tant que chef d’établissement, il a bénéficié d’une mission de conseil en gestion, organisée par l’Ecole de perfectionnement en management (EPM) et soutenue par le Segec, le pouvoir organisateur de l’enseignement catholique. L’objectif: améliorer le fonctionnement de son service administratif. Ce travail a été effectué par trois cadres d’entreprises en formation à l’EPM. Ils ont analysé les tâches effectuées par le personnel non-enseignant et ont constaté qu’il était urgent de mieux organiser (et fluidifier) le travail des éducateurs. Leur caractère multitâche appelait en effet la construction d’une dynamique d’équipe, entre-autres par la mise en place d’un projet commun. Ce travail a débouché non seulement sur une valorisation de ce service indispensable au fonctionnement de l’école, mais également sur l’inauguration de nouvelles pratiques. Ainsi, les 13 éducateurs concernés seront davantage informatisés, pour réorienter le temps qu’ils consacrent aux tâches administratives vers la mise en place de moments d’échanges et de concertations sur les aspects plus fondamentaux de leur travail.

« Coaching des directions d’école »: de chef d’établissement à chef d’équipe

Benoît Fontaine est conseiller Programmes à la Fondation Roi Baudouin, dont il a présenté le projet «Coaching des directions d’école» auquel la Fondation pour l’Enseignement a d’ailleurs participé. Ce programme, lancé en 2014 en Belgique francophone, consiste à soutenir des directeurs d’écoles dans l’aspect managérial de leur travail. Une soixantaine d’écoles-pilotes, fondamentales et secondaires, en ont bénéficié. « Il est temps que les pouvoirs organisateurs attachent moins dimportance à la connaissance des règlements qu’à l’aptitude des candidats directeurs à être des bons manageurs, » a-t-il notamment souligné, en développant le constat que les qualités de leadership d’un chef d’établissement participent en grande partie à la capacité d’une école à mener ses élèves à la réussite. Or, le préfet ou le directeur voit souvent sa fonction de chef d’orchestre pédagogique noyée dans son boulot administratif et relationnel; ce qui est normal à partir du moment où il n’a pas de soutien pour entreprendre une tâche à laquelle il n’a pas été formé, d’autant plus lorsque les ressources dédiées à ces aspects manquent. Le programme de la Fondation Roi Baudouin consiste à le faire suivre par un coach individuel, chargé de l’aider à développer ses compétences de gestion d’équipe. La finalité de ce projet-pilote, suivi de près par la Fondation pour l’enseignement qui fait partie du comité d’accompagnement, est de générer des propositions concrètes, applicables partout et notamment destinées à nourrir les travaux du Pacte pour un enseignement d’excellence.

Enseignement obligatoire : de nombreuses pistes d’amélioration

Le colloque de la Fondation pour l’enseignement a ensuite fait place au rapport présenté par Etienne Denoël, Directeur McKinsey –un expert bien connu de tous, très engagé quant à l’avenir de l’école- sur l’état de l’enseignement en Fédération Wallonie-Bruxelles. Ces constats alarmant appelant à l’action ont été versés ou résultent des travaux du Pacte pour un Enseignement d’Excellence. Du “grain à moudre” pour tous les acteurs de progrès qui veulent une école plus efficace et surtout plus équitable.

Etienne Denoël, directeur chez le consultant bien connu McKinsey, a présenté les grandes lignes des analyses qu’il a réalisées en 2015 à la demande du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles sur les performances de l’enseignement belge francophone. Objectif: examiner ces performances selon les critères d’analyse utilisés en gestion de projets publics. Cette évaluation est basée sur les données chiffrées disponibles: fréquentation scolaires, comptages des élèves, résultats des évaluations (CEB, CE1D, PISA), financement des réseaux… Elle met le doigt sur plusieurs faiblesses du système francophone d’enseignement, mais également sur quelques forces.

Le directeur de McKinsey a tout de suite tiré la sonnette d’alarme démographique. A l’horizon 2025, il y aura en Wallonie 5% d’élèves en plus qu’actuellement. Plus inquiétant: cela se traduira par une augmentation de la population scolaire de 13% en région de Bruxelles-Capitale, où, déjà à l’heure actuelle, 4 élèves sur 10 vivent sous le seuil de pauvreté et où les retards scolaires sont les plus criants dès l’école primaire… Ce phénomène marquera surtout la moitié nord-ouest de l’agglomération bruxelloise, où il conviendrait d’ores et déjà de focaliser les efforts et les investissements pour prévenir le « gros problème » qui s’annonce.

Il a ensuite décrit les conclusions de son analyse de la performance du système scolaire belge francophone, selon trois critères:

  • L’efficacité, soit la capacité de l’école à mener les élèves jusqu’à l’acquisition des compétences nécessaires à leur entrée dans la vie professionnelle ou dans les études supérieures.
  • L’équité, soit la capacité de l’école à mener tous les jeunes jusqu’à la fin de ce parcours, quel que soit leur sexe, leur niveau social ou leur origine culturelle/ethnique.
  • L’efficience, soit la capacité de l’école à optimiser son enveloppe budgétaire pour réaliser ce parcours.

Plutôt inefficace, inique et coûteux, mais des résultats à nuancer !

Selon étude McKinsey, il n’y a qu’un seul critère d’efficacité positif: l’accès. De fait, il n’existe en Belgique francophone aucune barrière à l’entame du parcours scolaire. Les problèmes se situent après, pour mener ce parcours à bien. Ainsi, la Belgique francophone tient le record européen du redoublement: à 15 ans, 48% des élèves ont recommencé au moins une année scolaire, alors que la moyenne européenne est de 14 %. De même, la Wallonie et Bruxelles comptent respectivement 13 et 14 % de jeunes adultes en décrochage scolaire, se situant sur ce critère en queue du peloton européen, dans le même groupe que la Macédoine, la Bulgarie et l’Italie. Même inefficacité pour les connaissances acquises: les études PISA placent les élèves francophones de Belgique en dessous de la moyenne européenne…

Question équité, l’enseignement belge francophone peut se féliciter de donner les mêmes chances aux garçons et aux filles. Mais en regard des autres critères, il est inique. Les immigrés profitent moins bien de leur scolarité que les autochtones. Et les classes sociales inférieures s’en sortent moins bien que les supérieures, et cela dès l’école primaire, comme on peut le déduire des résultats du CEB. Les élèves issus de milieux socialement défavorisés affichent des retards scolaires et des taux de décrochages beaucoup plus importants que les autres.

Enfin, au niveau de l’efficience, le rapport McKinsey pointe que ces résultats pour le moins mitigés sont à mettre à l’actif d’un des systèmes scolaires les plus coûteux du monde. Une ventilation du coût par élève entre les enseignements maternel, primaire et secondaire montre que la cherté est le fait de l’enseignement secondaire; en effet, en comparaison avec les autres pays européens, la Belgique francophone sous-investit dans l’enseignement maternel (pourtant déterminant pour la suite) et se situe dans la moyenne pour l’enseignement primaire. Des constats à nuancer cependant, car plus de 50% des écoles atteignent de bons et de très bons résultats même, et l’on voit une grande dispersion des résultats, y-compris dans les écoles avec des indices socio-économiques bas, lorsque les bonnes pratiques -identifées en FWB ou à l’étranger- sont appliquées.

Filières qualifiantes: questions en suspens

Pour terminer, Etienne Denoël a fait part de quelques constats touchant les filières qualifiantes. Il a souligné le fait que ces filières affichent les retards scolaires les plus importants, notamment en raison du phénomène de relégation vers ce type d’enseignement, et bien que ce soient les mieux financées (après l’enseignement spécial),. Il note également que 3/4 des élèves se retrouvent dans les options 1 à 30, les autres options étant en situation de sous-fréquentation. Or, en matière de débouchés, seules 4 des 15 options les plus fréquentées conduisent à des métiers en demande, alors qu’a contrario, les options sous-fréquentées correspondent davantage aux emplois disponibles.

Toutes ces constatations, évidemment, sont en train d’être analysées finement et remises en perspective en vue de nourrir les réformes attendues de notre enseignement obligatoire, en prolongement des travaux du Pacte.

Relations école-entreprise et école-société:  un héritage historique ancré dans les mentalités

Marc Romainville, responsable du service de Pédagogie universitaire de l’Université de Namur, a conclu le colloque de la Fondation pour l’enseignement par une analyse pour le moins décapante de la nature des relations entre l’école et l’entreprise. Non sans une pointe d’humour et de provocation.

Pour Marc Romainville, le problème de ce déficit relatif d’adéquation est étroitement lié à la difficulté de l’école à s’ouvrir sur le monde. Cette difficulté fait partie inhérente d’un système éducationnel qui s’est mis en place au fil des siècles et qui révèle aujourd’hui ses limites, dans une société en plein bouleversement. Un signe parmi d’autres: le décalage entre le contenu des formations scolaires et les compétences attendues par les employeurs, particulièrement dans les filières qualifiantes. L’ouverture de l’école au monde extérieur ne se fera pas naturellement. Cela demande un travail déjà en cours sur certains points, mais, selon le professeur, il est temps, de « passer à une vitesse supérieure. »

Conçue pour se couper du monde…

La première raison de cette ouverture difficile est liée aux fondements historiques de l’école telle que nous la connaissons aujourd’hui. Elle a été conçue, aux 18e et 19e siècles, précisément pour se couper du monde, à une époque où on estimait que les formes de transmissions traditionnelles, comme le compagnonnage, n’étaient plus d’actualité. Le professeur namurois attire l’attention sur la conception architecturale des bâtiments scolaires: enceintes fermées, fenêtres hautes… L’objectif était de permettre aux élèves de se soustraire aux tumultes de la société pour s’adonner à la compréhension et à l’absorption d’un maximum de savoirs. Mais pas n’importe quels savoirs.

Ces savoirs sont la deuxième raison de « l’hostilité pathologique » de l’école vis-à-vis du monde extérieur. Ceux-ci visent à initier l’élève à la culture humaniste, héritée des sept arts libéraux qui ont constitué (et constituent encore) le coeur de l’enseignement depuis l’Antiquité romaine. Cette culture humaniste privilégie surtout les matières abstraites, justifiant encore davantage une coupure du monde concret: les langues mortes, la grammaire, la réthorique, les mathématiques… « Tout ce qui est inutile, renchérit Marc Romainville ! Avec en plus une dépréciation des savoirs manuels, techniques et même - jusqu’à une époque récente - scientifiques. Imaginez qu’il n’y a pas si longtemps, il fallait avoir fait latin-grec pour entrer en faculté de médecine ! »

Le professeur attire cependant l’attention sur le fait que l’école n’est en cette matière que le reflet de la société dans laquelle elle évolue. Si les savoirs manuels et techniques sont dépréciés par l’école, c’est surtout parce que les métiers manuels et techniques sont méprisés par la société. La revalorisation des filières qualifiantes est donc l’affaire de tout le monde, et pas uniquement celle du monde de l’enseignement.

Enfin, la troisième raison de l’isolement de l’école, ce sont les pédagogues eux-mêmes. « Les enseignants constituent un groupe assez particulier, souligne Marc Romainville avec une pointe d’ironie. Ils ont d’ailleurs tendance à se reproduire entre eux. » Et le conférencier de décrire un processus en circuit fermé, la plupart des profs n’ayant jamais quitté le bain scolaire, dans lequel ils ont trempé, enfants et adolescents, en tant qu’élèves et, adultes, en tant qu’instituteurs ou professeurs. A l’exception des professeurs de cours techniques, la plupart n’ont jamais travaillé en dehors de l’école. Il en résulte une méconnaissance du monde extérieur et de l’entreprise, qui renforce la fermeture de l’école.

« Cette fermeture ne vient pas uniquement d’un problème de méconnaissance, poursuit Marc Romainville. Elle est également la conséquence d’un écart de valeurs et de références entre le monde de l’entreprise et celui de l’enseignement. » Mais, à ce niveau, l’écart entre « isolement » et « ouverture » ou entre « abstrait » et « concret » n’est pas seul en cause. Car le problème ne vient pas que de l’école; il vient aussi de l’entreprise. La perception entrepreneuriale du monde de l’enseignement passe souvent par le prisme de certains clichés, qui ont été mis en lumière lors des crises sociales et des différentes réformes qui ont marqué les dernières décennies scolaires, véhiculant souvent des représentations qui n’arrangent évidemment rien. Considérer les profs comme des « gauchistes fainéants » n’aide évidemment pas au rapprochement des deux univers. De son côté, l’école aurait aussi souvent des représentations faussées de l’entreprise, souvent associée à la seule recherche du profit, en oubliant son apport crucial au bien-être et au développement de notre société.

Pour changer l’école, il faut d’abord changer les mentalités

« Il faudrait donc rapprocher ces deux mondes et faire en sorte qu’ils se connaissent mieux, » déclare Marc Romainville, qui égrène ensuite ses solutions aux différents problèmes qu’il a dénoncés. Il propose ainsi d’organiser des stages en entreprises, obligatoires pour tous les professeurs, y compris ceux des cours généraux. Il voudrait que le système des statuts aujourd’hui en vigueur dans l’enseignement favorise davantage les carrières mixtes, rendues très difficiles par des règles administratives inadaptées. Il aspire également à ce que le tronc commun du premier degré de l’enseignement secondaire soit véritablement polytechnique et pluri-artistique, de manière à permettre une orientation positive des élèves, attirés vers certaines filières et non pas relégués vers elles en raison de leurs mauvais résultats dans les matières abstraites.

A ce propos, il regrette aussi le déficit d’actions en matière de valorisation des métiers techniques et manuels, comme on le fait par exemple en France avec les concours décernant les titres de meilleurs ouvriers (N.B.: même si des initiatives existent par ailleurs chez nous aussi, par ex. Worlskills ou des campagnes portées par les autorités, le secteurs privé ou associatif). « Il est temps de faire savoir que toutes les activités professionnelles ont une même valeur et permettent un même épanouissement, à partir du moment où elles sont poussées à l’excellence. »

« Enfin, on met trop de stress sur les études, » regrette Marc Romainville en évoquant les files devant certaines écoles de bonne réputation lors de la première mouture du décret Inscriptions, ou l’acharnement des parents à pousser leurs enfants dans des filières qui ne leur correspondent pas, mais qu’ils estiment plus appropriées à la réussite socioprofessionnelle, voire même à une vie heureuse. « On met trop de lien entre parcours scolaire et nécessité sociale, ce qui n’est pas la réalité, conclut-il en soulignant la multiplicité des parcours pertinents. Il est temps de détendre ce lien. Mais nous touchons là à des mentalités bien ancrées. Cela montre à quel point il est difficile de changer l’école, car, pour changer l’école, il faut d’abord changer les mentalités. »

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