L’ECEC : faire naître l’initiative dans l’école

Pleins feux sur l’Ecole communautaire entrepreneuriale consciente (ECEC). Cette méthode pédagogique venue du Canada est actuellement appliquée, avec succès, au Centre Asti-Moulin, à Namur. Témoignage.

L’ECEC : faire naître l’entreprise dans l’école

Pleins feux sur l’Ecole communautaire entrepreneuriale consciente. Cette méthode pédagogique venue du Canada est notamment particulièrement bien adaptée à la mise en valeur des compétences relationnelles dans l’enseignement qualifiant. Le Centre Asty-Moulin[1], à Namur, est une des deux écoles secondaires de Belgique francophone à l’appliquer. Avec succès. Pascal Charlier, son directeur, nous en parle.

Nous avons déjà parlé dans ces pages de l’Ecole communautaire entrepreneuriale consciente (ECEC), à côté d’autres projets visant aussi à développer l’esprit d’entreprendre. L’entrepreneuriat conscient est une méthode pédagogique née dans les années 1990 dans l’Ouest du Canada.  Elle pousse l’élève à s’impliquer dans des projets entrepreneuriaux au sein de l’école. Ces projets lui permettent d’évoluer vers l’autonomie et la responsabilité, tout en s’impliquant dans ses études et en prenant confiance en lui… Ils l’amènent également développer certaines softskills (ou compétences relationelles) liées au travail d’équipe, à la gestion de projets et à celle du temps.

FPE - Pourquoi avoir eu l’idée de vous tourner vers le programme ECEC ?

P. Ch. - Nous avons toujours mené des projets de type entrepreneurial, par exemple dans le cadre de notre partenariat avec l’Agence pour l’entreprise et l’innovation (AEI). Ces projets étaient intéressants, mais présentaient quelques limites. D’abord, l’enseignant les mène souvent seul, dans le cadre d’une classe ou d’un cours. Ensuite, ces projets ne permettent pas d’assurer le suivi à long terme des softskills. Pour cela, il faudrait davantage travailler sur la durée, tout au long du parcours scolaires. Un jour, on m’a parlé de l’ECEC, un programme canadien qu’il estimait pouvoir répondre à ma frustration.

FPE - Comment ce programme s’est-il mis en place au sein du Centre Asty-Moulin ?

P. Ch. - Il y a deux ans, nous sommes donc partis au Québec. Nous étions 5 représentants de l’école. Nous avons visité des écoles primaires, secondaires et de formation professionnelle. Nous avons eu confirmation que lorsqu’on laisse l’élève être initiateur, réalisateur et gestionnaire de ses projets, ces projets prennent sens pour lui. Il s’y implique bien au-delà de ce qu’on peut imaginer. Nous sommes revenus convaincus qu’il y avait des choses à faire avec la méthode ECEC. Surtout dans le cadre d’une grosse école comme la notre.

FPE - Comment un projet ECEC est-il encadré ?

P. Ch. - Nous bénéficions d’un plan d’accompagnement de 3 à 5 ans par des experts québécois. Ils viennent deux ou trois fois par an. Leur longue expérience avec l’ECEC nous permet de gagner du temps. Un des concepts importants de l’ECEC est le « leadership mobilisateur partagé ». Le programme donne beaucoup de place aux membres du personnel, enseignant ou pas. Il y a un comité de pilotage constitué de 25 personnes représentatives de nos trois écoles. Elles accompagnent les enseignants qui souhaitent mettre un projet en oeuvre. Elles ont reçu la méthodologie pour faire en sorte que ce soit le projet des élèves, et pas celui du prof.

FPE - Pouvez-vous donner des exemples de projets ?

P. Ch. - Cette année, les élèves de soudure ont estimé que les élèves de boulangerie-pâtisserie avaient besoin d’un présentoir plus pratique pour proposer leurs viennoiseries à la récréation. Ils ont lancé un projet de food-trailer (un food-truck sans moteur), en collaboration avec les élèves de menuiserie et de carrosserie… C’est un projet lié à des apprentissages, mais sa coordination est entièrement assurée par les élèves. Ils doivent développer certaines compétences, par exemple pour acquérir des taules dans les entreprises-partenaires.

FPE - D’autres exemples ?

P. Ch. - D’autres élèves se sont lancés dans la réalisation d’une bascule tape-cul qui fait fonctionner une pompe reliée à un puits. L’eau est pompée par des enfants qui jouent… Une asbl a entendu parler de ce projet, et c’est ainsi qu’une dizaine d’élèves iront installer sept bascules au Bangladesh, dans le cadre de l’initiative Engine de Creative Wallonia. Mais il y a des projets de moindre envergure. Par exemple, les professeurs de langue ont mis un processus en place pour que les élèves organisent eux-mêmes leur voyage linguistique: programme, estimation et présentation des propositions, sélection, organisation…

FPE - Quel est le rôle des enseignants dans le cadre de ces projets ?

P. Ch. - Ce sont les élèves qui font toutes les démarches. L’enseignant est là comme coach, comme manager. Il veille au respect des contraintes techniques, relationnelles ou temporelles. Par exemple: « Il est temps de faire un choix par rapport à tel matériaux ou à telle technologie. » Mais ce sont les élèves qui font le choix et qui le concrétisent, avec l’aide des entreprises-partenaires. Cela implique des réunions régulières. Pour s’assurer que les engagements ou les échéances sont respectées.

FPE - Comment les enseignants ont il reçu ce programme ?

P. Ch. - Chez nous, l’ECEC est devenu le projet des enseignants. Pas celui de la direction. En terme d’implication et de motivation, ça fait la différence. Aujourd’hui, après un an et demi, tous les enseignants ont été informés par leurs collègues. Et on a vu se mettre en place des projets que je n’aurais pas imaginés. A tel point que l’ECEC va être intégrée au projet pédagogique de l’école. Ce qui est rassurant pour l’enseignant, c’est qu’il ne travaille pas en permanence en fonction de l’ECEC. La plupart du temps, il donne son programme. Mais je pense qu’il ne le fait plus tout-à-fait comme avant, car il a été sensibilisé à une autre méthodologie.

FPE - Les élèves sont-ils tous motivés ?

P. Ch. - Avec le projet de bascule tape-cul, nous ne pouvions pas faire participer plus de 10 élèves. Ils ont donc dû poser leur candidature. Dans ce cas, on travaille d’emblée avec des élèves motivés. Avec les autres projets, on reste dans un contexte de classe habituel. On ne peut pas demander à tous les élèves de s’impliquer au même niveau dans toutes les activités. Mais il faut savoir que le curseur se déplace, parce que des élèves prennent confiance en eux, et se sentent capables de faire des choses qu’il ne pensaient pas pouvoir faire au départ du projet.

FPE - Est-ce un succès en matière de softskills ?

P. Ch. - Cela m’a amené à me positionner par rapport à ce sujet. J’ai la conviction que ce n’est pas parce qu’on dit à un élève d’être ponctuels qu’il va l’être. Par contre, avec ce genre de projet, cela devient naturel de respecter un échéancier, d’arriver à l’heure chez un partenaire, de le remercier, de se discipliner dans le suivi du travail… Le pari, c’est de travailler ces compétences-là tout le long du parcours scolaire. De cette manière, elles seront plus facilement acquises, ce qui est possible dans le cadre de l’ECEC.

 

[1] Le Centre Asty-Moulin réunit trois établissements d’enseignement technique et professionnel de Namur. Il compte 2000 élèves et 250 professeurs.