Panel 2: Les initiatives en matière d’éducation au/par le numérique à l’école et les perspectives … Gros plan sur la gouvernance et la pédagogie

Le deuxième panel était centré sur l’école. Quelles sont les initiatives prises en matière d’éducation au/par le numérique à l’école et quelles sont les perspectives ? Cette simple question a permis d’évoquer de nombreux aspects de l’enseignement: les formations initiale et continue, la coopération, les projets, l’équipement, l’administration, les manuels scolaires, les évaluations…

Adresser aussi l’évaluation

Marc Durando, Executive Director de European Schoolnet, le réseau européen des Ministères de l’Education, a une vision globale de la problématique de la numérisation de l’école. Cela lui permet d’abattre un certain nombre de préjugés, chiffres et enquêtes à l’appui. Il pointe le mode d’évaluation, qui n’a pas changé depuis 50 ans (sauf dans certains pays nordiques). “On intègre le numérique dans les curriculums, la pédagogie et sur la formation des enseignants, mais on ne change pas la manière d’évaluer, ce qui est dommage (au Danemark par exemple, on utilise l’ordinateur à l’école pendant l’évaluation et un projet pilote envisage même l’accès à Internet pendant l’évaluation… alors que dans une école d’ingénieur de Nancy, on se concentre sur le travail collaboratif, sans même faire d’évaluation, diplômant des ingénieurs ne sont pas moins bons pour cela). Ainsi on encourage paradoxalement les jeunes dans la découverte et le travail collaboratif, mais on continue à évaluer uniquement les connaissances acquises à la fin. Et les représentations de chacun sont en cause, y-compris celles des parents, qui veulent de l’innovation, mais sont souvent réfractaires à celles-ci. Il est donc essentiel de les intégrer dans la gouvernance des écoles…

Des enseignants innovants, mais des problèmes de gouvernance

“Le problème, c’est l’innovation”, poursuit Marc Durando. Pour lui, le retard d’adaptation de l’école à la numérisation de la société ne vient pas des enseignants. “Au niveau européen, 70 % des enseignants se forment à l’utilisation des technologies numériques en dehors du temps de travail et d’ailleurs aussi en dehors des schémas classiques de formation continue verticale. Nombre d’entre eux prennent l’initiative de participer à des projets de coopération horizontales, dans leur école ou entre écoles, souvent même au niveau international, comme par exemple le projet e-twinning, qui rassemble 400 000 enseignants à travers l’Europe, même si l’enseignant garde sa liberté pédagogique. On a des enseignants innovants. Mais est-ce qu’on réussit le challenge de passer d’un enseignement innovant à une école innovante ? Là, il reste des marges de progression. Nous avons donc de nombreuses poches d’innovation qui marchent bien, par exemple dans le cadre de projets pilotes. Mais notre système éducatif n’arrive pas à les généraliser. Ce sont des problèmes de gouvernance. Les chefs d’établissements ne sont pas nécessairement formés de manière adéquate à la gestion du changement. La généralisation des pratiques innovantes ne peut être décrétée seulement par le haut (via des décisions hiérarchiques): elle doit aussi s‘accompagner par des mécanismes d’adoption à grande échelle par la base, par les enseignants. L’enjeu, c’est de trouver cet équilibre difficile entre une impulsion du haut et une large adhésion des enseignants. »

Equipement : développer une politique d’inclusion

Regardons les enquêtes internationales : on utilise les technologies numériques en classe en moyenne une fois pas semaine, mais le plus souvent une fois par mois. On est encore dans une tour d’ivoire. En réalité, l’utilisation dans la classe reste très faible. D’un autre côté, ce n’est pas forcément cela l’enjeu principal, mais plutôt celui de la personnalisation de l’enseignement, l’acccompagnement du jeune dans des projets où la technologie est utilisée à l’extérieur (temps de loisir, études, à domicile). Il faut sortir de l’équipement dans la classe à tout prix. Cela est d’ailleurs lié au débat sur l’utilisation de son propre équipement (Bring Your Own Device – BYOD) et aux limites en terme de moyens”.

Cette discussion a lieu aussi dans les discussions du Pacte.

Il faut pouvoir y ajouter une politique d’inclusion, où le matériel mis à disposition par l’école est réservé aux jeunes qui ne peuvent pas amener leur propre matériel (cela se fait déjà avec succès dans certains pays)…Cela remet par contre aussi en question toute une série d’autres métiers et pour une part la gestion administrative dans l’école, en matière d’acccès, de sécurisation, d’éthique sur les réseaux, etc. Dans le passé, on a investi massivement dans l’achat de matériel (le “hardware” comme des tablettes par exemple), au détriment d’un investissement plus stratégique dans la formation des maîtres et dans la pédagogie, deux leviers permettant au final une meilleure appropriation des technologies”.

Se frôter à la réalité

Marc Durando poursuit : “Une des solutions est aussi d’aller se confronter à la réalité dans les entreprises, et cela est vrai pour les enseignants comme pour les élèves, notamment pour créer en amont de l’intérêt pour des matières scientifiques et technologiques (STEM), à l’instar par exemple des projets comme Entr’Apprendre. Des projets-pilotes qui ont été développés avec les grandes entreprises et ministères européens montrent que cette contextualisation et connexion avec les pratiques industrielles augmentent l’intérêt des jeunes et des enseignants”.

Un service pour soutenir la numérisation

Le panel s’est ensuite focalisé sur trois domaines d’actions de  la transition numérique à l’école. Le premier est le tout nouveau service du Numérique éducatif créé au sein de l’Administration générale de l’enseignement. Son but: soutenir, suivre et accompagner les acteurs de terrain dans le développement de projets visant à intégrer le numérique, soit dans leur pratique de gouvernance pour les chefs d’établissement, soit dans leur pratique pédagogique pour les professeurs… « Nous préparons un certain nombre de propositions, explique Kim Staveloz, Directeur du tout nouveau service. “Nous les soumettrons à une task-force qui regroupera les différents réseaux. Sur cette base, nous allons développer une dynamique pour faire évoluer cet accompagnement. Nous travaillerons par itération: nous faisons des propositions, nous en discutons avec les acteurs de terrain et, après validation, nous les mettrons en oeuvre tous ensemble. C’est d’ailleurs la logique du Pacte. Travailler ensemble dans une dynamique collective d’innovation. » Le premier appel à projets a été lancé. Les écoles francophones sont donc invitées à soumettre leurs projets pour lesquels elles requièrent un appui à la fois pédagogique et technique. L’objectif, pour cette première année, est qu’au moins 500 écoles sollicitent un soutien.

La formation continue joue un rôle essentiel

François-Gérard Stolz est tout récemment arrivé à la tête de l’Institut de la Formation en cours de Carrière (IFC), qui coordonne les activités de formation continue organisée en inter-réseaux, à côté des initiatives prises par les réseaux d’enseignement. Il a rappelé que les instituts de formation ont un rôle essentiel à jouer dans le cadre de la numérisation de l’école. “Le numérique est devenu essentiel, pas comme un gadget, mais comme une aide à la tansmission et l’acquisition des compétences, de manière diversifiée. Dès 2003, le Gouvernement a investi dans les TIC et la formation aux média, comme domaines prioritaires, mais en s’attachant au “back office” dans un premier temps, facilitant la préparation des cours (par ex. des logiciels de présentation, des tableurs pour les évaluation, etc.), mais sans participer vraiment à la pédagogie de l’enseignement. Cela a évolué depuis lors et s’accentue encore au travers du Pacte. On part de la pédagogie, explique-t-il. C’est la pédagogie qui est essentielle. L’outil numérique est au service de la pédagogie et de l’enseignant…

… Mais il est clair que le numérique change la posture de l’enseignant par rapport à son cours. Et notamment l’articulation entre le présentiel et la formation autonome. On passe d’un dispositif de transmission magistrale et verticale à une dynamique qui implique une nouvelle construction du rapport à la classe. Et les tenants et aboutissants de cette dynamique doivent être portés à la connaissance des enseignants. Les formations ne sont pas obligatoires. Certains enseignants s’y inscrivent, d’autres pas. Il faut donc aussi étendre la réflexion à la formation initiale”. Et il conclut : “Car il n’y aura pas de génération spontanée d’enseignants qui maîtriseront les dispositifs pédagogiques et qui auront la capacité d’y intégrer les ressources numériques.“

Marc Durando surenchérit : “50 à 60 % des compétences sont acquises en dehors de l’école (par exemple, les classes inversées). Le rôle de l’enseignant évolue. Il est davantage là pour valider l’acquisition de ces compétences, éviter les influences négatives, en développant le jugement/le discernement des élèves (on le voit avec les débats sur la citoyenneté), dans le cadre d’un éco-système global. Cela implique donc forcément aussi de faire évoluer la formation des enseignants”.

Une quadruple plateforme numérique

Echevin de l’Enseignement à Flémalle, Laurent Léonard s’exprimait aussi en tant que Vice-Président du Conseil de l’Enseignement des Communes et des Provinces (CECP), principalement en charge de l’enseignement fondamental (près de 270 pouvoirs organisateurs en FWB). La réflexion ménée au sein du réseau conduit à développer un outil numérique calqué sur une base de données relationnelle. “Cette stratégie met en évidence la nécessité d’adresser la question du numérique de manière globale et transversale”. L. Leonard présente la quadruple plateforme informatique lancée par son réseau pour aider les écoles et les écoles à se développer dans ce domaine. “Quadruple, car elle se présente en quatre fonctions distinctes. La première est administrative: documents types, calcul d’encadrement, carrière de l’enseignant… L’objectif est de simplifier le travail administratif de manière à permettre aux chefs d’établissement de consacrer davantage de temps à leur mission première, pédagogique”. Il insiste sur les liens avec les services de l’administration de la FWB. “La deuxième plateforme est axée sur la formation de l’enseignant, permettant d’avoir accès à tout le parcours formatif d’un bout à l’autre. La troisième est pédagogique et donne accès à des ressources, telles que les programmes, mais aussi à des séquences de cours partagées entre professeurs. La quatrième et dernière plateforme est liée aux aspects légaux, avec notamment des informations sur la réglementation scolaire. Le but est de proposer un service complet (transversal), explique-t-il. “Quand un enseignant arrive sur la plateforme, par exemple pour consulter un point particulier du programme, il pourra obtenir une séquence de cours sur ce sujet, ainsi que des renseignement sur un module de formation qui pourra l’aider à maîtriser ce sujet.

Il conclut: “Beaucoup de projets émergent, dont on doit faire la promotion, ce qui fait partie de nos ambitions. Car il est nécessaire de générer une appropriation maximale. La formation destinée aux enseignants aide à utiliser ces technologies, mais l’ambition est aussi de créer au sein du réseau un centre de formation entièrement dédié au numérique”.

Faut-il pour autant regrouper les initiatives au sein de l’administration, puisque cela concerne tout le monde?

Marc Durando : “Il faut surtout favoriser l’échange des bonnes pratiques… pour les faire connaître ! Les enseignants ont souvent peur de ne pas être à niveau. Donc, trois points de vigilance : 1. Faire connaître ce qui marche, d’ailleurs en utilisant en priorité les technologies modernes (Youtube, Google, Wkipédia, etc. ). 2. Donner du temps à l’enseignant pour faire des choses, car on leur demande beaucoup. 3. La décision politique doit conforter les expériences positives et les changements… Il cite en exemple la transformation très lente des manuels scolaires (car les éditeurs seraient pour la plupart réticents à passer au numérique). “A un moment donné, le politique doit favoriser le ‘shift’ après évaluation, sans plus autoriser les marches arrières… ”