Panel 3: L’impact du numérique sur l’enseignement des métiers, les stratégies d’apprentissages et les partenariats … Ecoles et entreprises coopèrent

Dans la troisième discussion, les experts ont exposé leur point de vue sur la manière d’intégrer le numérique dans l’enseignement des métiers, et sur l’impact que cette intégration pouvait avoir sur les stratégies d’apprentissage. Enfin, des exemples de partenariats et leurs enjeux ont été évoqués.

Les profils métiers et profils formation intègrent la dimension numérique

José Soblet, Expert de l’enseignement qualifiant au cabinet de la Ministre de l’Education M.-M. Schyns, et Président du Service Francophone des Métiers et des Qualifications (SFMQ) en présente quelques éléments-clés. « Le SFMQ délivre deux outputs principaux : des profils métiers et des profils de formation. Il est organisé en six groupes de travail rassemblés autour de la Chambre des Métiers, exclusivement avec les partenaires sociaux et des représentants des services publics de l’emploi. Leur mission? Dans un premier temps, établir le profil des différents métiers, en décrivant le plus complètement possible les activités-clés (5 à 10 par métier) et en décrivant les compétences à maîtriser pour réaliser ces activités.  Et ensuite, traduire de la façon la plus pédagogique et motivante cette somme des pratiques, des savoirs et des savoir-faire à acquérir, autour d’unités d’acquis d’apprentissage (UAA), afin de dresser le profil des formations qui permettent d’accéder à ces métiers. Outre la mission de veille du SFMQ, le relais est alors passé aux opérateurs (enseignement, formation professionnelle, Forem, Bruxelles-Formation, etc.) à qui il revient de mettre en œuvre les profils, en fonction des caractéristiques de leurs apprenants, et dans la plus grande liberté pédagogique. Apprendre un métier à un jeune de quinze ans ne se mène pas de la même manière qu’à une personne de trente ans. » Le panel n’a pas évoqué les difficultés rencontrées pour s’approprier rapidement les profils, ce qui reste pourtant un défi important.

Ces descriptifs de métiers sont-ils bien « up-to-date ». « Oui », selon José Soblet. « Le SFMQ travaille actuellement sur environ 120 métiers. Les nouveaux profils liés à l’électricité par exemple intègrent bien entendu les concepts de domotiques/dimotiques, et on utilise aussi les logiciels de DAO, etc. Dans l’usinage, la composante numérique est par exemple également omniprésente ».

Faire le deuil des savoir-faire obsolètes … et pas d’encyclopédisme nostalgique

Cela permet-il d’équiper les jeunes avec la palette de compétences attendues par les entreprises  (cf. premier panel) et cette approche par métier convient-elle encore dans ce nouveau contexte ?  « Oui, mais dans les limites du cahier des charges qui est confié au SFMQ, c’est-à-dire le niveau attendu de l’enseignement qualifiant, 4 ou 5 dans le cadre européen des certifications. Nous n’allons pas au-delà. Mais la perception dépend aussi du niveau de recrutement attendu. On ne peut pas attendre d’un jeune sortant du qualifiant qu’il réponde aux mêmes exigences que celui qui détient un bac +5”. J. Soblet évoque aussi la difficulté de « faire le deuil des apprentissages obsolètes quand on en introduit de nouveaux dans un cursus. D’admettre, par exemple, qu’il n’est pas nécessaire d’avoir fait de l’usinage traditionnel pour être un bon pilote de machine à commandes numériques. Dans certaines écoles, en Angleterre ou en Norvège, les jeunes n’ont jamais fait d’usinage traditionnel et font d’excellents pilotes de machines à commandes numériques ». Apprendre à utiliser les outils numériques implique ainsi de faire de la place et donc de « ne pas entrer dans un encyclopédisme nostalgique. La tête des jeunes n’est pas non plus extensible à l’infini. » Il faut donc faire des choix.

L’une des missions du SFMQ est de réfléchir à des parcours. « Standardiser des unités d’acquis d’apprentissage (UAA) doit aussi permettre aux jeunes de compléter les unités acquises pour obtenir sa certification, éventuellement chez un autre opérateur, en capitalisant sur ses UAA ».

S’adapter pour coller aux besoins de la société

Venue de Paris, Sandrine Aboubadra-Pauly représente de France Stratégies (ex Commissariat du Plan) et plus particulièrement le projet « Prospective des métiers et Qualifications », un organe chargé d’analyser la situation existante et les besoins futurs à l’horizon 2022, et de nourrir le débat public. Ce laboratoire d’idées travaille sur trois approches complémentaires :

  • 2022 : Un important exercice de prospective quantitatif, qui estime l’évolution des emplois sur 10 ans par groupe de métiers et niveau de qualification, et en tire des éléments d’enseignement pour le système éducatif. Quels sont les métiers en croissance ? Les métiers potentiellement fragiles ? Et comment adapter son offre à cette évolution, pour coller aux compétences attendues de la transition numérique?
  • Autre approche : la transition numérique, qui impacte transversalement tous les métiers. « Le plan numérique à l’école en France se rapproche très fort de ce qui est discuté en FWB, mettant en évidence les mêmes priorités. Ainsi, par exemple, on évoque l’intégration des algorythmes dans les cours de mathématiques, l’attention accrue pour le pédagogique prioritairement à un équipement massif, etc. Il existe aussi un projet de ‘certification des compétences numériques transversales’, en cours d’expérimentation, porté par une instance nationale (Le Conseil Education et Economie), qui vise à permettre à l’ensemble des citoyens de tester la progression de ses propres compétences dans différents domaines et sur plusieurs niveaux (formations initiale et continue) ».
  • Et enfin, les métiers cœur du numérique sont pris en compte de manière spécifique. « Cela concerne un très grand nombre de métiers, de secteurs et d’entreprises (santé, sécurité, banque, etc.), qui évoluent très vite, avec un language qui a changé. Un groupe de travail a formulé l’hypothèse suivante : le mode de programmation traditionnel des formations n’est plus très adapté (c’est-à-dire : tradtionnelllement, on observe  l’évolution d’un métier, on voit quelle sont les nouvelles compétences, on construit l’offre, et puis on forme des gens …). Cela ne marche plus vraiment pour les métiers du numérique ». Comment faire alors ? Mme Aboubadra-Pauly partage l’expérience innovante des « Campus des Métiers et des Qualifications », initiés par l’Education nationale française en 2013 : « Il s’agit de rassembler sur un territoire toutes les énergies des enseignants, des acteurs de la formation continue, des entreprises, des pôles de compétitivité, des centres de recherche… autour d’une seule préoccupation : s’adapter tous ensemble pour coller aux besoins des sociétés ». Et de citer l’exemple de ce campus de Bretagne, « qui s’est focalisé sur les enjeux de la cyber-sécurité (parmi ces nouveaux métiers où des pénuries existent), et est parvenu à produire une offre d’abord pour les salariés, puis pour les formations continues, et finalement pour la formation initiale – le tout en 1 an, au lieu des 5 ans que ce type de processus prend d’habitude ». « Après quoi, a-t-elle conclu, il faut faire remonter l’expérience locale pour l’intégrer au niveau national. La question se pose de savoir comment nous en serons capable ».

« La clé du succès, c’est bien le lien entre l’entreprise et l’éducation. Cela se fait à plusieurs niveaux, notamment via les commissions professionnelles consultatives (l’équivalent du SFMQ, mais sectorielles) qui regroupent le Ministère de l’Education nationale, les autres ministères certificateurs avec les branches professionnelles, qui construisent ensemble l’offre. C’est aussi en faisant remonter les initiatives de terrain que l’on peut modifier les diplôme de manière plus structurelle ».

« Au niveau de l’enseignement supérieur, un Conseil Sectoriel dédié au Numérique (CINOV-IT) a aussi été mis en place, regroupant les acteurs du numérique (branches professionnelles concernées, enseignants et chercheurs), qui cherche à apporter des réponses aux problèmes rencontrés par les entreprises, plutôt au niveau macro, dont par exemple l’attractivité de ces métiers et comment attirer des étudiants (notamment le fait que très peu de femmes s’orientent vers ces métiers). C’est là aussi que l’on voit comment des initiatives locales peuvent s’intégrer aux référentiels nationaux ».

Enfin, sur le partenariat écoles-entreprises, les entreprises utilisant des métiers du numérique n’hésitent plus en France à pousser la porte des écoles pour sensibiliser et pour mener des projets concrets, par exemple montrer comment on peut programmer. « Les entreprises jouent ici un rôle moteur, pour résoudre en amont les problèmes de pénurie. Encore faut-il que les établissements acceptent ces collaborations. »

Revaloriser le chef-d’oeuvre

Pour l’Agence wallonne du Numérique (AWN), un des défis est de parvenir à convaincre le monde scolaire de collaborer. Pascal Balancier, Expert edtech, rassure : « La pédagogie n’est pas dans l’outil. Ce qu’il faut, c’est amplifier des méthodes déjà bien connues, pédagogie active, pédagogie par projet »… Et l’expert de partager sa réflexion sur le fait que la culture du numérique invite à réactualiser un mode d’évaluation datant du Moyen Âge : « La production d’un chef-d’œuvre n’est-elle pas la preuve que le processus d’apprentissage a abouti et que la compétence est acquise ? Apprendre en faisant, et pour cela, permettre la collaboration entre apprenants au sein d’une classe, entre enseignants au sein d’une école, entre apprenants et enseignants d’écoles différentes. Non sans convoquer les savoirs théoriques en fonction des besoins concrets du projet. Dans la culture du numérique, on produit des choses. On apprend en faisant des expériences de collaboration, entre élèves, entre enseignants, entre classes et entre écoles. » Et de citer une expérience de collaboration entre une écoles de mode et d’ingénieurs, sur les vêtements connectés. « Cela n’exclut pas les savoirs théoriques qu’il faut pouvoir convoquer. L’élève n’est pas seul, mais l’enseignant crée les occasions d’apprendre et intervient en soutien ».

Le plan « Ecoles numériques » autorise via un accord de coopération la Région à équiper les écoles. Mais cela ne se fait plus dans une simple perspective d’équipement (on équipe plus les écoles sans projet), mais est plutôt axé sur l’accompagnement des premiers pas lors de l’intégration du numérique dans les pratiques pédagogiques. « Ce coaching est précieux et renforce l’utilisation dans les pratiques pédagogiques (il faut deux à trois ans pour développer des pratiques pédagogiques collaboratives) ».

Mais quand cela sera-t-il concrétisé? « Dans l’appel à projets en cours par l’ Agence wallonne du Numérique, des heures NTPP (du temps pour préparer et expérimenter son dispositif) sont attritbuées à chaque projet lauréat. Le numérique n’est en réalité qu’un outil au service de l’amélioration de pratiques collaboratives qui existent déjà dans les classes. Mais si l’on veut qu’ils les intègrent dans leurs pratiques, les enseignants doivent nécessairement bénéficier de temps et d’accompagnement (formation) pour se former à ces nouvelles technologies. Dans ce but, le Pacte d’excellence offrira un cadre au pilotage et à la coordination d’ensemble, afin que la FWB et ses compétences en enseignement et en formation, et les Régions avec leurs compétences, moyens en matériel et équipements, relèvent ensemble le challenge d’une coopération efficace ». D’ici deux à quatre ans, ces nouvelles bases devraient être jetées.

Recherche partenariat industriel

Dernier éclairage, celui de Georges Nikolaidis, Directeur de Technifutur, le centre de compétences orienté vers l’industrie technologique à Liège, un des carrefours privé-public de rencontre entre la Région wallonne, le Forem, Agoria et les syndicats. Le numérique y tient une place de choix, par exemple au travers de formations IT et dans le domaine de l’image numérique, notamment l’image média. Il a présenté le « partenariat riche avec le monde industriel, l’âme-même de Technifutur, qui permet de disposer de matériel de pointe et de formateurs issus du secteur privé ». Et il a prouvé, chiffres à l’appui, que le monde de l’enseignement était demandeur d’accéder (et accède déjà) à ces équipements : « 75 000 heures, 4 000 personnes par an -professeurs et élèves confondus-, viennent s’essayer à ces technologies avancées sur du matériel de pointe (8.000 utilisateurs proviennent des entreprises et 12.000 sont des demandeurs d’emplois). Sa place est complémentaire aux autres acteurs, entre l’entreprise et l’enseignement, avec des formateurs bénéficiant d’une expérience professionnelle solide ». Y compris des enfants en fin de cursus primaire, qui constatent sur un circuit ludique que les métiers techniques peuvent être simples, propres, amusants, intéressants… pour changer l’image de ces métiers et donner envie. « La demande est croissant et la collaboration dure. Quand les portes des centres de compétences se sont fermées à l’école -pendant un temps assez court, pour des raisons budgétaires-, on a entendu les demandes des enseignants réclamer qu’on leur rende l’accès à ces outils qu’aucun établissement scolaire ne peut s’offrir. » Les portes se sont depuis à nouveau ouvertes. L’idée est évidemment de mutualiser des infrastructures chères, en évitant de créer des doublons entre enseignement et formation professionnelle. « Ces échanges sont certainement l’une de voies d’avenir à explorer plus avant ».