Du privé à l’enseignement, pas simple mais possible

Aujourd’hui directeur d’école, professeur et institutrice, ils ont exercé un métier en entreprise avant de s’orienter ou de se réorienter vers l’enseignement. Ils racontent leurs parcours semés d’embûches mais, surtout, chargés de satisfaction.

témoignage

Sophie Chiaramonte , d’agent d’assurance à institutrice primaire

Toute petite déjà, Sophie Chiaramonte rêve de devenir institutrice primaire. Lorsque vient le moment, à la fin de ses humanités, de choisir son orientation professionnelle, tous la découragent à suivre le chemin de son cœur: « inutile de s’engager dans cette voie, c’est un secteur complètement bouché ». Elle opte alors pour des études d’assistante sociale et, en parallèle, exerce un job étudiant au sein d’une compagnie aérienne belge, au service confort et nettoyage des avions. Son implication professionnelle lui vaut bientôt de devenir chef d’équipe. « Ce travail étudiant a quelque peu nui à mes études car je travaillais trois week-ends par moi avec des poses, mais je l’adorais, s’exclame-t-elle. Nous travaillions en équipe, dans un contexte multiculturel riche et enrichissant. » Après trois ans d’activité, elle met un terme à ses études pour se consacrer pleinement à son poste. Mais la compagnie aérienne qui l’engage connait déjà ses heures sombres et, à l’instar de ses collègues, Sophie sait que son emploi est menacé. « J’ai participé aux remises en question de la compagnie, à tout ce qui était mis en œuvre pour redresser la situation économique, l’effort salarial, etc., cela m’a beaucoup appris. » Suite à la faillite de son employeur, Sophie trouve un emploi dans une compagnie d’assurances. « C’était un métier complètement différent, beaucoup plus individuel. De la gestion de portefeuilles clients, donc de l’administratif, du courrier…  J’avais un peu de mal car au fond, ce qui me plaît, c’est le relationnel et le collaboratif. Le contact avec les gens. »

Malheur ou providence, la compagnie d’assurances est contrainte de mettre la clé sous le paillasson. En pleine séparation familiale, maman d’un enfant de deux ans, elle se retrouve au chômage et sujette à une grande remise en question. « Les deux entreprises dans lesquelles j’avais travaillé étaient tombées en faillite. Le secteur privé offre-t-il une sécurité d’emploi? J’avais besoin d’un métier qui me passionne et qui m’offre de vraies garanties sur le long terme. » Via le Forem, Sophie découvre que la profession d’instituteur est en pénurie et qu’elle peut entreprendre une formation pour y accéder, en continuant à bénéficier de ses allocations de chômage. « Ma décision n’a pas été facile à prendre, confie-t-elle. Mère célibataire de 27 ans, pouvais-je me le permettre? De plus, il fallait un an de chômage accompli pour bénéficier de cette option. » Finalement, elle se lance. Durant trois années, elle suit ses cours de jour et accomplit ses stages dans différents établissements scolaires. « La reprise des cours n’a pas été facile car j’étais considérée comme une étudiante de 18 ans alors que j’en avais 27, avec un parcours professionnel dont on ne tenait pas compte. Reprendre ses études sur le tard en élevant seule un enfant n’est pas évident. J’aurais apprécié un soutien psychologique qui m’aide à faire le point sur l’organisation, l’intendance, la gestion du travail à domicile…  Lorsqu’on a un parcours un peu atypique, on peut parfois se sentir bien seul. »

Ses études se terminent en juin et, dès la rentrée de septembre, Sophie décroche son premier poste dans l’enseignement. « Le plus difficile au début, c’est la stabilité d’emploi, témoigne-t-elle. Remplacement d’une semaine, de deux semaines, changements d’école… c’est la chaise musicale. Avec des périodes certes courtes de chômage, mais qui impliquent malgré tout pas mal de démarches administratives. Et puis, ne pas savoir si une place sera disponible à la rentrée, ou quand elle le sera, n’apaise pas l’inconfort. Tout cela demande beaucoup de flexibilité et une grande capacité d’adaptation. » Sa persévérance, sa motivation et sa passion l’aident à franchir les étapes, jusqu’à sa nomination dix ans plus tard. « D’un point de vue salarial non plus, ce n’était pas facile, car l’expérience professionnelle dans le privé n’est prise en compte. J’ai commencé avec un salaire de 1.300 euros. Mais l’évolution salariale est satisfaisante. Après 10 ans de métier, je dispose de 2.100 euros par mois. Ceci, combiné à l’assurance d’une stabilité d’emploi sur le long terme, sont des arguments de motivation non négligeables pour qui veut se lancer dans l’enseignement. »

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Jean-François Bero, d’ingénieur industriel à professeur des sciences

A l’instar de nombreux jeunes, Jean-François Bero ignore quelle voie choisir à l’issue de ses études secondaires. « J’étais assez immature et j’ai fait ce que mes parents avaient envie que je fasse », confie-t-il. Sa première année de médecine se solde par un échec. « Ces études ne me convenaient absolument pas, en revanche, mon goût pour la chimie et la biologie s’est confirmé. Aussi, j’ai entrepris des études d’ingénieur industriel en biochimie. » Jean-François décroche rapidement son premier emploi au sein de la multinationale dans laquelle il réalise un stage de fin d’études ; une structure dans laquelle il restera 15 ans. « De chef d’équipe d’ouvriers en production au chef de projet pour la partie production Belgique dans la mise en place d’un ERP (outil central dans le Système d’Information des entreprises, n.d.l.r.), en passant par responsable de qualité d’une usine ou chargé de projets européens,  j’y ai occupé six postes différents de cadre, à différents niveaux. » Dans le secteur, il fait valoir ses connaissances en biologie et chimie ainsi que ses compétences relationnelles. « Le côté humain a toujours été primordial pour moi, insiste-t-il. Expliquer aux autres ce qu’ils doivent faire mais, surtout, les amener à comprendre exactement ce qu’ils font et pourquoi ils le font, afin de ne pas agir comme des automates. »

Mais peu à peu, Jean-François ne se sent plus à sa place. Ses dernières fonctions l’éloignent toujours un peu plus de son métier d’ingénieur et ne lui apportent plus beaucoup de satisfaction. Aussi, lorsque l’entreprise décide de remercier la moitié du personnel, c’est la goutte de trop ; Jean-François quitte le navire. « J’ai pris une année sabbatique pour réfléchir. Je pouvais me le permettre car j’avais plus de deux ans couverts par mon préavis. » Sa famille compte de nombreux enseignants et progressivement, l’idée d’intégrer le monde de l’enseignement germe dans son esprit. « Au vu de ma personnalité et de mon penchant didactique, ma mère m’a toujours dit que j’étais fait pour l’enseignement, confie-t-il. Je ne l’avais jamais écoutée mais, à ce moment-là, je me suis dit qu’elle avait peut-être raison. » Jean-François postule pour enseigner les cours de chimie, de biologie, de mathématiques et de physique. Il est rapidement engagé pour enseigner la biologie dans l’enseignement secondaire supérieur.

Parallèlement à son nouvel emploi, il entreprend une formation CAP en cours du soir, qu’il abandonne en cours de deuxième année. « J’ai reçu une information erronée selon laquelle le CAP n’était pas suffisant pour être nommé et comme, à l’époque, j’étais en train d’élaborer six nouveaux cours en plus des six autres que je donnais déjà, j’ai préféré mettre un terme à ma formation présumée inutile plutôt que de donner un cours approximatif à mes élèves. » Plus tard, il le représente auprès du Jury Central CAP. « Ironie du sort, après l’avoir obtenu, on m’a proposé de donner des cours dans le cycle inférieur, pour lequel je n’avais pas le titre requis suffisant. Comme cette proposition émanait de mon école de cœur, j’ai accepté. »

Sur le plan professionnel comme sur le plan personnel, Jean-François salue son choix. « Quand je suis en classe avec mes élèves, je suis heureux. Et eux aussi. Je me sens de nouveau utile, reconnu et apprécié pour mon travail. » Il regrette néanmoins que l’expérience professionnelle acquise dans le privé ne soit pas valorisée. « Financièrement, j’ai recommencé au niveau zéro. Je gagnais royalement 1.500 euros net par mois, soit plus de deux fois moins que ce que je gagnais avant. Ce n’est pas grave, je le savais et je m’y étais préparé. J’estime être payé autrement, en petite bonheurs quotidiens avec mes élèves.  Néanmoins, je pense que l’aspect financier et l’instabilité professionnelle des débuts représentent des freins à lever si l’on veut motiver les professionnels du privé à intégrer le monde de l’enseignement. » 

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Damien Dejemeppe, de directeur RH à directeur d’école

Doté d’une licence en sciences religieuses, d’une agrégation et d’un diplôme complémentaire en administration des entreprises, Damien Dejemeppe, à l’issue de ses études, enseigne la religion pendant six ans. A 29 ans, jugeant son parcours trop linéaire, il quitte sa fonction pour occuper le poste de directeur des ressources humaines au sein d’une entreprise de distribution et de diffusion de livres, un métier qu’il accomplit pendant 16 ans. « J’ai donc découvert le monde de l’entreprise à travers un comité de direction », note-t-il. Il entre ensuite en relation avec un bureau de consultance et exerce une fonction de consultant en RH durant quelques années encore. « A ce moment-là, j’ai beaucoup travaillé en ingénierie de formation, en Belgique et en Tunisie, dans différents secteurs. » Arrivé à l’âgé de 47 ans, il s’interroge: « Ai-je envie de poursuivre dans le privé? » Le monde de l’enseignement le rappelle à lui. Damien redevient professeur de religion jusqu’à ce que le poste de directeur du lycée pour lequel il travaille se libère. « J’ai postulé, j’ai été choisi et j’exerce ce mandat depuis maintenant 12 ans. »

Réintégrer un établissement scolaire est un choix réfléchi, inspiré d’une expérience passée positive. « Pour y avoir goûté, je savais que j’aimais cet environnement. J’y retournais donc en connaissance de cause. » S’il aime beaucoup enseigner, Damien ne résiste cependant pas à l’idée de goûter à la gestion d’une école. « Au bout de quatre ans d’enseignement, quand l’opportunité s’est présentée, je l’ai saisie. J’avais aussi une famille, cinq enfants, le poste de directeur participait à mon équilibre dans tous les champs de la vie. » La précarité de l’emploi en début de carrière notamment, même pour une personne qui revient dans l’enseignement, favorise cette décision. « C’est aujourd’hui la grande difficulté dans l’enseignement, même pour les jeunes. Dans le privé, quand vous signez un contrat, vous êtes engagé. Dans l’enseignement, vous êtes engagé mais toujours avec un statut relativement précaire, modulable. La nomination permet la stabilité, qui est même accompagnée d’une protection exorbitante, mais il faut être patient. »

Les compétences de gestion acquise dans le secteur privé servent Damien au quotidien. Ses capacités de recrutement, notamment. « Ce qui compte pour moi, c’est la colonne vertébrale ressentie chez le collaborateur, déclare-t-il. Aucun parcours n’est meilleur qu’un autre. Certaines personnes commencent directement dans l’enseignement, en ayant fait des choix pour être compétent dans leur discipline et le fait d’être enseignant, d’autres sont dans le secteur privé et, à un certain moment, pensent à l’enseignement. Pour opérer mes choix, je m’intéresse toujours avant tout à ce qui motive chacun à venir dans l’enseignement. » Motivation et formation pédagogique sont ses leitmotivs. « Ce sur quoi j’insiste, et c’est presque devenu une obligation au regard de la Réforme de l’enseignement, c’est que la personne soit formée au niveau pédagogique. L’agrégation est une formation lourde, même très lourde. Mais elle reflète un gage de volonté de professionnalisation, et les élèves en bénéficient directement. »

Selon lui, les personnes aux parcours non linéaires sont très intéressantes pour les élèves. Mais comment peut-on les encourager à s’orienter vers l’enseignement? « La voie royale est de dire que c’est un vrai métier, et un métier passionnant. Pour quelqu’un de passionné qui cherche à transmettre, c’est un très beau métier. Il est important de revaloriser la profession en termes d’identité et, ensuite, de l’attester sur base de rencontres entre personnes du métier et personnes qui se questionnent. En donnant l’opportunité aux personnes qui ont des parcours non linéaires de raconter leur transition heureuse, et aux personnes qui ont choisi l’enseignement dès le début de témoigner de leur satisfaction. »

En-dehors de la reconversion totale, la possibilité d’exercer à la fois un métier dans le privé et un métier de professeur au sein d’une institution scolaire existe. Néanmoins, elle ne s’avère pas toujours simple dans la pratique. « L’enseignant est soumis à des grilles horaires. En fonction du nombre d’heures définies, il est possible pour lui de prester un certain nombre de jours ou de demi-jours. De mon côté, j’essaie d’amener la souplesse jusqu’où il est possible d’en amener mais si, de l’autre côté, la personne se trouve dans un environnement plus figé, ça coince. Pour qu’une situation mixte d’emploi soit possible, il est nécessaire de bénéficier d’une certaine flexibilité tant du côté de l’entreprise que du directeur d’école. »